Cheikh Ahmadou Bamba, très tôt, fut remarquable par ses valeurs intrinsèques prodigieuses qui s'exprimaient à travers ses qualités intellectuelles et spirituelles exceptionnelles. Ecrivain prolifique, son entrée dans le monde de la production littéraire fut marquée par une composition d'ouvrages tous versifiés d'une très haute facture – parallèlement à ses enseignements et à ses actes de dévotion – dans les domaines de la théologie (tawhîd), de la jurisprudence islamique (fiq), du soufisme (Taçawwouf), de la grammaire arabe, de la bienséance.
Le saint-homme se consacra à sa vocation d'enseignant jusqu'au jour où le Prophète (PSL) lui intima l'ordre de surseoir à la transmission du savoir livresque : " éduque tes compagnons dans l'ardeur spirituelle et ne les éduque plus uniquement selon les théories intellectuelles. Eduque chacun d'eux suivant son idiosyncrasie", lui ordonna t-il. Les étudiants qui adhérèrent à cette méthode spirituelle firent acte d'allégeance au Cheikh et, à l'instar des compagnons du Prophète (PSL), s'engagèrent corps et âme à ses cotés dans cette quête gnostique basée sur l'éducation ontologique. La"signature" et le respect scrupuleux du pacte d'allégeance (Jebbëlu en wolof) ouvrent les portes du Paradis comme le stipule ce verset: "Certes, Allah a acheté des croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis "(S9/V112).
Ce fut donc l'avènement du mouridisme – une voie soufie qui est née à Mbacké Kajoor et qui repose sur le socle du Coran et de la Sounna. Ce pacte d'allégeance est une perpétuation de cette tradition sounnite qui prit forme sous un arbre comme nous le rapporte le Coran. Au sujet de cet acte d'allégeance, Allah fait cette précision au Prophète (PSL): " Ceux qui te prêtent serment d'allégeance en réalité ne font que prêter serment à Allah : la main d'Allah est au-dessus des leurs."(S48/V10).
S'inscrivant dans la tradition des Mujaddidoun (Rénovateurs), Cheikh Ahmadou Bamba entreprit un processus tous azimuts de renouveau spirituel basé sur la tarbiya (éducation spirituelle). Il s'agit d'inculquer aux disciples l'amour de Dieu par la constance dans l'adoration et le culte du travail libérateur. Le disciple est mis à l'épreuve à travers diverses activités aux fins de débarrasser son âme de ses turpitudes inhibantes telles que la tendance au mensonge, à la médisance, à la fatuité, à l'orgueil, au plaisir charnel… Ce n'est qu'au prix de sacrifices et de renoncement que le mouride c'est à dire l'aspirant spirituel peut goûter aux délices de la Gnose qui est l'apanage des saints. Il faut noter que le jour du jugement dernier sera le "le jour où les biens ainsi que les enfants ne seront d'aucune utilité, sauf celui qui viendra à Allah muni d'un coeur sain" (S26/V88-89).
La popularité du mouridisme et le nombre chaque jour croissant de ses adeptes portèrent ombrage aux autorités coloniales françaises et suscitèrent chez elles des soupçons d'un nouvel ordre temporel à visage spirituel. Des rapports administratifs et informels nourris par la jalousie et les intrigues furent dressés contre Cheikh Ahmadou Bamba qu'on accusa, au cours d'un procès inique, de fomenter le jihâd (la guerre sainte). Aussi le Conseil privé, organe délibératif colonial, se réunit-il le 5 septembre 1895 à Saint-Louis et rendit un verdict similaire à celui que les infidèles mecquois prononcèrent contre le Prophète (PSL) à savoir l'exil: "Rappelle toi [ô Prophète] lorsque les mécréants ourdirent un complot contre toi afin de t'emprisonner, de te tuer ou de t'exiler". (S8/V30).
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Il faut faire remarquer que les raisons susmentionnées ne sont que les causes apparentes de cet exil. Comme l'a dit un érudit, " lorsque Dieu veut faire découvrir une Grâce en latence, Il le fait par le biais d'un jaloux ". Les causes cachées ou profondes de cet exil sont évoquées par le Cheikh lui-même: " le motif de mon départ en exil procède de la volonté de DIEU de me faire accéder à un haut rang spirituel, de faire de moi l’intercesseur de mon peuple et le Serviteur éternel du Prophète ".
Avant d'être l'intercesseur de son peuple dans l'au-delà, Serigne Touba fut d'abord le libérateur de son peuple ici-bas. En effet, le Sénégal, sa patrie, dont l'indépendance fut acquise le 20 août 1960, suite à l'éclatement de la fédération du Mali, commémore cette accession à la souveraineté internationale le 4 avril.
En tout état de cause, la célébration de notre indépendance le 4e jour du 4e mois (date sur laquelle beaucoup de mes concitoyens parmi lesquels des historiens se posent des questions) nous amène à faire une analyse allusive du Conseil privé lors duquel Cheikh Ahmadou Bamba fut affecté le numéro 4. Le chiffre 4 a en effet une valeur très symbolique car correspondant au nombre de fois que le nom Mouhamad apparaît dans le Coran. D'ailleurs, le Serviteur du Prophète donna respectivement à ses quatre (4) fils – dont le 4e Serigne Bassirou naquit en 1895 peu avant la tenue du Conseil – les noms de son maître (PSL): Serigne Mouhamadoul Moustapha, Serigne Mouhamadoul Fâdhil, Serigne Mouhamadoul Amîn (l'homonyme de l'actuel khalif général des mourides) et Serigne Mouhamadoul Bachîr.
L'exil du fondateur du mouridisme dura sept ans (1895-1902) au terme desquels, en pacifiste et humaniste, il déclara: " j'ai pardonné à tous mes ennemis pour la Face de Dieu…" Son retour triomphal fut auréolé de bienfaits et de faveurs exclusives. On peut citer, entre autres, quelques propos du Cheikh extraits de certains de ses ouvrages: " (ô Dieu) fais de mon retour [ d'exil] un facteur de Félicité pour mon peuple et préserve le de l'Enfer au Jour du Grand Rassemblement"; " (ô Dieu) Tu m'as gratifié au mois de Safar des bienfaits que ni l'acquisition, ni l'odyssée, ni les armes ne permettent d'obtenir"; " (ô Dieu) Tu T'es mis à ma disposition, et pour l'éternité, pour toutes les requêtes que je t'adresse. Tu as fait de ma marche [vers l'exil] un réceptacle de tous les desiderata".
Le Créateur dit: "Si vous faites à Allah un "prêt "sincère, Il le multipliera pour vous " (S64/V17). Combien d'actes et d'actions inscrits à l'actif du Cheikh durant son long exil?!Dieu Qui est le Digne de Reconnaissance (Ash-Chakoûr) aime qu'on Lui rende grâce pour les bienfaits qu'Il nous a accordés. C'est pourquoi Il met en exergue la reconnaissance à Lui exprimée par les prophètes: " Celui-ci [Noé] était vraiment un serviteur fort reconnaissant". (S17/V3); "Abraham était un guide parfait. Il était soumis à Allah, dévoué exclusivement à Lui et il n'était point du nombre des associateurs. Il était reconnaissant pour Ses bienfaits et Allah l'avait élu et guidé vers un droit chemin. Nous lui avons donné une belle part ici-bas et il sera certes dans l'au-delà du nombre des Gens de Bien"(S16/V120-121-122); "ô famille de David, oeuvrez par gratitude; en vérité parmi Mes serviteurs il y'en a peu qui sont reconnaissants" (S34/V13).
Et pourtant le Tout-Puissant nous a avertis:"Et lorsque votre Seigneur proclama : Si vous êtes reconnaissants, très certainement, J'augmenterai [Mes bienfaits] pour vous. Mais si vous êtes ingrats, Mon châtiment est assurément atroce."(S14/V9).
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C'est le 2e khalif du mouridisme Serigne Fallou Mbacké qui est à l'origine de la célébration unique du Magal (verbe et substantif wolof signifiant respectivement exalter et célébration) dans la ville sainte de Touba. Auparavant, chacun célébrait cet évènement dans sa localité. Au demeurant, rien que la dimension spirituelle de cette cité religieuse vaut le déplacement: le Serviteur du prophète avait formulé des voeux pour Touba dont il dit que Dieu a exaucés: " (ô Dieu) fais de ma cité une cité bénie, un lieu de sécurité, de piété et de dévotion, une terre de prospérité , un havre permanent de miséricorde et d'épanouissement, un temple du Savoir, un Paradis pour le mouride engagé, un rempart contre le dévoyé, un bouclier contre l'ennemi injuste, un lieu de pèlerinage pour quiconque se trouve dans l'impossibilité d'effectuer le Hadj [Pèlerinage à la Mecque]." Par conséquent le fait de célébrer le Magal à Touba ne saurait dispenser de l'accomplissement de ce pilier fondamental de l'Islam. Si telle était le cas, les fils du Cheikh dont Serigne Fallou, Serigne Abdou Khadre, Serigne Mourtada etc. n'auraient pas effectué le Pèlerinage à la Mecque.
Au terme de son exil et à la fin de son séjour forcé de quatre (4) ans en Mauritanie suivi d'une assignation en résidence surveillée de cinq (5) ans à Thèyène, Khadim Rassoûl confie à ses proches et disciples à Diourbel: " j'ai impétré des grâces exclusives pour lesquelles je dois rendre grâce à mon Seigneur. Or ma reconnaissance envers Lui ne peut être exprimée par ma seule personne. Donc je demande à tous ceux qui partagent avec moi ce bonheur ineffable que je ressens à se joindre à moi pour rendre grâce à Dieu. Que chacun célèbre le 18 Safar à la mesure des moyens financiers dont il dispose, du poulet au chameau [il ne faut rien sous-estimer, rien surestimer] ".
C'est en effet au mois de Safar (2e mois du calendrier musulman) 1313H que Cheikh Ahmadou Bamba entreprit son voyage pour l'exil alors qu'il se trouvait à Mbacké Bâry: " je suis sorti de ma demeure le samedi 18 Safar aux fins de me mettre au service du Prophète choisi de Dieu". Le Magal célèbre donc le départ en exil et non le retour d'exil car Dieu avait fait savoir à Serigne Touba que, eu égard à sa saine intention et en récompense de son dévouement indéfectible à entreprendre cette lourde et délicate mission au service de son meilleur Envoyé (PSL), tous ses voeux avaient été exaucés.
Mais comment célébrer ce grand évènement?
En instituant le Magal, Boroom Touba voulait, avions nous dit, rendre grâce à Dieu; or la meilleure façon de le faire c'est de multiplier les actes de dévotion. Le Cheikh nous apprend d'ailleurs que "la meilleure nourriture pour le mouride engagé est la constance dans l'invocation de Dieu; son meilleur viatique est la crainte de Dieu".
Par conséquent, le jour du Magal, il faut se livrer à la lecture du Coran et des Khassayid, faire des invocations à Dieu, des Salât 'alâ-Nabiy (prières sur le Prophète), servir des repas exquis aux hôtes…"Voilà [ce qui doit être observé] et quiconque exalte les choses sacrées d'Allah, cela sera meilleur pour lui auprès de Son Seigneur". (Coran, S22/V28).
Puisse Dieu, par la grâce de Son meilleur Adorateur (PSL) et de son illustre Serviteur, nous donner les moyens de célébrer le 18 Safar afin que nous soyons gratifiés de ses bienfaits intarissables!
Cheikh Amadou Bamba SEYE, prof. d'anglais au lycée Ahmadou Ndack SECK de Thiès
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